Le fablab : Créer et transmettre, Avec Tony Vanpoucke

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==/ Sous-titres générés avec IA (Whisper), editing et proofing par Guglielmo Fernandez Garcia /==
Ça vous parle DIY ? C'est l'acronyme de do-it-yourself, pour fais-le-toi-même.

Et aujourd'hui, avec Guglielmo, on a décidé de vous parler du temple du DIY, j'ai nommé

le Fablab.

Cet espace communautaire dans lequel chacun partage ses savoirs en électronique, en programmation

ou encore en bricolage, on en parle avec Tony Vanpoucke, Fabmanager à l'Edulab de Renn2.

Alors, comment fonctionnent ces labos à tout faire ? Quels projets sortent des Fablab

et qui sont ces personnes qui se regroupent pour créer, pour faire, autour de découpeuses

laser et d'imprimantes 3D ? Ces questions, on y répond tout de suite, dans ce nouvel

épisode d'Azerty.

Plus de 20 ans se sont écoulées depuis que Neil Gershenfeld et ses collaborateurs à

l'MIT, Massachusetts Institute of Technology, aux Etats-Unis, ont imaginé les premiers

Fablab.

L'idée initiale était aussi simple qu'intelligente.

Créer des espaces physiques où le partage libre de machines, de compétences et de savoirs

permettrait d'accroître la créativité des gens.

Mais ce n'est pas tout.

Gershenfeld a commencé par vouloir étudier les liens entre l'information, qui est

généralement considérée comme une chose non matérielle, un peu abstraite, et son

aspect physique, c'est-à-dire la technologie.

D'une certaine manière, il avait une promesse sous-jacente de pouvoir construire sur mesure

les objets dont nous avons vraiment besoin, n'importe où, une expérience de démocratisation

de la technologie.

Or, l'idée a eu énormément de succès.

Aujourd'hui, les Fablab sont partout, et la France, je ne le savais pas, est l'une

des pays qui en compte les plus.

Mais regardant les Fablab d'aujourd'hui, il me semble que cette idée a beaucoup évolué.

Est-ce qu'ils ont resté toujours sur cette idée de l'exploration, de la matérialité

de l'information, ou il y a d'autres dimensions qui se sont insérées ?

Effectivement, les Fablab, en tout cas l'idée de mettre un atelier partagé, à la base

pour les étudiants de MIT, ça a 20 ans.

Mais le Fablab en tant que tel, en tout cas l'idée qu'on sous-tend, le nom Fablab,

s'est apparu, il me semble, si je ne dis pas de bêtises, en 2007, avec la charte

des Fablab.

Ce qu'il faut savoir, c'est que le Fablab, ça vient d'un cours, qui était un cours

donné par Neil Gershenfield au MIT, Massachusetts Institute of Technology, en 1998.

Un cours dans lequel on essayait surtout de donner des machines et un espace pour des

étudiants pour mixer les compétences.

Il y avait quand même plusieurs objectifs, mais assez peu de règles finalement dans

ce cours-là.

Il y avait un peu le mot d'ordre de « Utilisez les machines, soyez surprenants, faites des

choses créatives », et c'était surtout ça le plus important.

En fait, ce cours-là a eu un énorme succès.

En 2007, il y a eu un appel à projet de l'état du Massachusetts, dans lequel on a demandé

au MIT de trouver une solution technique pour avoir une sorte d'outil qui permette d'aider

les pays en voie de développement.

C'était un peu ça l'idée originale, et Neil Gershenfield s'est saisi de cette

opportunité-là pour proposer non pas un outil, mais un texte fondateur.

C'était le texte de la charte des Fab Labs, où finalement il a sorti un A4.

Et dans ce A4, c'est la reprise techniquement de ce qu'on connaît aujourd'hui dans

les Fab Labs.

C'est-à-dire qu'il faut avoir un lieu avec des machines, ça doit être un lieu

ouvert à tous pour que les gens puissent en prendre connaissance et prendre connaissance

de la philosophie de ce lieu-là, et surtout rester transdisciplinaire, c'est hyper important.

Aujourd'hui, les Fab Labs continuent à suivre cette charte, plus ou moins de manière

scrupuleuse.

Je pense qu'il y a eu pas mal de changements aussi en une dizaine d'années, mais globalement

on peut dire qu'Arennes, c'est quelque chose qui est assez suivi.

Et notamment, il y a un garant, c'est l'association LabFab, qui est une association

qui date de 2009, donc deux ans après cette petite aventure américaine, et 2009 ça correspond

à une date bien précise, c'est l'année du premier Fab Lab en France.

Ok, dès son origine, le Fab Lab intègre la notion de transmission.

Logique, le concept vient d'une école.

Pour autant, est-ce que ce genre de lieu ne s'adresse qu'aux étudiants ?

Un Fab Lab doit être ouvert à tous, ce qui le lit énormément au concept de tiers-lieu.

Tout le monde peut venir, c'est libre, l'objectif c'est pas forcément de faire un lieu de

production massif, c'est surtout de faire un lieu culturel qui transmet cette culture

de la technique à des gens qui ne l'ont pas forcément.

Donc pas forcément à des ingénieurs, mais à des gens qui peuvent être artistes, peuvent

être un retraité, qui ont envie de se faire plaisir, quelqu'un qui est au chômage

qui veut découvrir des choses nouvelles.

En tout cas, c'est quelque chose qu'on défend particulièrement à Rennes 2, c'est

l'aspect créatif de ces outils-là.

Et donc, qu'est-ce qu'on y produit ? Un peu tout et rien, surtout des choses surprenantes,

comme le concept original, le cours original.

Bon, très bien, mais EduLab, les Fab Labs au travail de Tony, est situé à l'université

d'Rennes 2, qui est très axé sur l'art, la littérature et les sciences humaines.

Il doit y avoir des spécificités d'EduLab par rapport aux autres homologues ?

Déjà, il y a quelque chose, on s'est rendu compte assez vite, c'est que souvent sur

des publics qui vont avoir des présupposés sur la technologie, ils vont se dire, c'est

pas fait pour moi parce que je fais du théâtre, c'est pas fait pour moi parce que je fais

du cinéma.

Il faut amener aussi des activités qui viennent avec ça, donc ça va être passé par mal

par des formations.

Je sais que nous, on a beaucoup d'étudiants qui sont très gourmands de nos formations

parce que pour eux, c'est une porte d'entrée aussi.

Ils ont un intérêt, mais ils sont extérieurs du coup à ça, donc ça va être beaucoup

des formations, des coupes laser, impression 3D, le plus classique, ça, ça ramène énormément

d'étudiants chaque année et ça permet vraiment de découvrir ces pratiques-là de

manière assez simple pour après aussi pouvoir se projeter et se dire, là, je vais pouvoir

l'utiliser autrement parce que maintenant que j'ai le bagage technique, je vais pouvoir

le faire.

Après, il y a aussi tout le volet cours, c'est-à-dire que souvent, en début d'année,

on va aussi se concerter avec les enseignants pour pouvoir créer des workshops, des hackathons.

Les hackathons, c'est des formats marathons créatifs dans lesquels on va se retrouver

dans le Fab Lab pendant un, deux, trois jours et on va devoir fabriquer quelque chose à

la fin.

Vraiment, on va essayer aussi de faire en sorte de créer des événements plus spécifiques

pour les formations qui sont aussi des événements obligatoires, qui permettent aussi de donner

un prétexte pour les étudiants à venir et à découvrir.

Et ce qu'on se rend compte, c'est que vraiment, ce phénomène d'appréhension, il est vraiment

énorme parce que la plupart du temps, après ces temps-là, les étudiants reviennent spontanément

faire des choses en autonomie.

Donc, ces missions-là, ces activités qui sont plutôt des activités de cours et non

ouvertes au public, elles sont aussi très nécessaires.

Donc, nous, la stratégie qu'on a déployée pour amener les étudiants vers ce terrain-là,

c'est surtout ça.

Après, ça se complète pas mal avec toutes les activités qu'on a un peu tout au long

de l'année parce que là, souvent, il y a des étudiants qui entendent parler de bouche

à oreille et qui viennent un peu spontanément et qui se rendent compte que finalement, ils

peuvent aussi faire des choses intéressantes avec ça.

Bon, si je comprends bien, le Fab Lab est un endroit qui s'adresse à tous.

Pour autant, j'ai quand même l'impression que le lieu où il est implanté, en l'occurrence

ici, une fac, a quand même une influence sur le public.

Alors, on a demandé à Tony comment les Fab Labs font-ils pour diversifier leur public.

Alors moi, je fais partie des personnes qui pensent qu'un Fab Lab se définit, en tout

cas en termes de coloration, alors quand je parle de coloration, c'est un terme que

j'aime bien employer pour dire ce qu'on y fait parce que c'est un couteau suisse.

Du coup, le Fab Lab, finalement, c'est le public et le Fab Manager qui vont y donner

quelque chose, qui va être identifié par des personnes et ça, on a un contrôle très

relatif là-dessus.

Comme je disais, le Fab Manager, ça va être déjà une première pierre.

Par exemple, moi, j'ai plutôt un cursus en arts, donc je vais beaucoup apporter de

ça, mais par contre, j'étais aussi beaucoup en arts numériques, donc la technique aussi,

ça me parle beaucoup.

Et ça, c'est vrai que le Fab Lab est identifié par son Fab Manager, mais c'est très relatif

par rapport au public qu'il fréquente et aussi au présupposé d'un lieu.

Je prends un exemple, Rennes 2, évidemment, les personnes qu'on va voir qui viennent

de l'extérieur, par exemple, sont imprégnées aussi de l'esprit de l'université elle-même

et donc, ils viennent pour aussi retrouver de ça.

Et ça, je pense que tous les lieux l'expriment d'une manière ou d'une autre.

Je pense qu'on peut poser la question à tous les Fab Managers, finalement, c'est

un peu le public qui sélectionne aussi ce qui se fait dans un Fab Lab.

Notre rôle aussi, ce n'est pas forcément d'emprisonner un Fab Lab dans un usage précis

en disant, voilà, vous voulez faire tel atelier, non, ce n'est pas possible parce

que, oui, notre coloration, elle est différente.

Moi, mon rôle en tant que professionnel, c'est surtout d'écouter ce qu'on les

publique à dire, étudiant ou pas étudiant, et d'essayer de faciliter le fait de faire

des activités dans le Fab Lab.

Est-ce que ce que le Fab Lab propose, c'est aussi une stratégie pour toi et de ramener

du public et de le diversifier ?

Oui, bien sûr.

De toute façon, toutes les activités qui sont montrées publiquement, c'est à la

fois opérationnelle, c'est quelque chose qui va toucher les publics, mais c'est

à la fois aussi une communication.

C'est pour ça que je pense que c'est hyper important de conserver en tête qu'il

y ait une sorte de variété qui représente bien toutes les disciplines qu'on peut

retrouver en Fab Lab, et surtout pas s'interdire des choses, ou pas sur-représenter aussi

autre chose.

Après, ça peut aussi passer par des choses plus subtiles.

Par exemple, des ateliers couture, du coup, on peut dire, on l'avait fait il y a quelques

années.

On avait un groupe très mixte, c'était autour du textile connecté.

C'est un groupe qui continue notamment à Rennes.

On avait fait un atelier autour de comment on peut créer des objets de textile, mais

en incluant à l'intérieur un peu d'électronique pour de l'animation.

Et donc ça, ça avait attiré du coup un public, vraiment, c'était un peu des cultures

assez différentes, et c'était hyper rafraîchissant en vrai, parce que ça permettait de créer

cette rencontre en fait, par un atelier.

Et donc, subtilement aussi, dans un atelier, on peut insérer ça.

Il est bon d'entendre Tony nous dire comment ils essaient d'estimuler la diversité.

Il n'en reste pas moins que dans la société, l'idée de construire quelque chose avec,

par exemple, une imprimante 3D, est perçue comme une idée de geek.

Et en effet, la technologie reste liée, dans les stéréotypes, à quelque chose de masculin

et plus ou moins des personnes cultivées.

Par contre, en entendant parler de textile connecté, je me demande comment les fablabs

traitent les problèmes de l'exclusion sociale, qui trop souvent va des paires avec les mondes

de la tech.

Oui, effectivement, c'est une question qui se pose beaucoup.

Nous, on se la pose moins, parce que à l'Université Rennes 2, il y a, on va dire, une grande

partie de public féminin, donc effectivement, c'est assez, on est plutôt mixte, mais beaucoup

de fablabs se posent cette question-là.

En vrai, je pense qu'il y a une réponse, déjà une partie des réponses dans les actions

qu'on peut mener aussi, qui ne sont pas forcément la bonne réponse, mais du coup, en mixant

aussi beaucoup les approches des ateliers, et pas seulement en n'ayant qu'un seul objectif.

Par exemple, on ne va pas faire que du code, on va essayer de faire des choses très

diversifiées, mais pas forcément, du coup, en ayant un peu le prisme du genre, mais

au contraire, en essayant de ramener un peu tous les makers en général, ça va forcément

favoriser les discussions entre groupes, et ça, c'est forcément bien.

Et comme je disais, ce n'est pas forcément la bonne entrée, parce qu'on peut prendre

l'exemple, il y a beaucoup de pratiques de couture en fablabs, c'est quelque chose en

ce moment qui est assez pratiqué, et à Rennes, c'est en train vraiment de grossir, c'est

quelque chose qui est assez genré en vrai, parce qu'on a un présupposé autour de la

couture, et c'est quelque chose qui se retrouve aussi sur les publics.

Donc là, on va passer pour un public, il y a beaucoup moins de garçons qui viennent

à nos ateliers de couture, et pour nous, la mixité des thématiques et les mettre

au même pied d'égalité, c'est hyper important, parce qu'en termes d'images,

c'est aussi montrer qu'entre un atelier d'impression 3D et un atelier découverte

d'assemblage de patrons par des machines à coudre, c'est la même chose, c'est des

techniques qu'on partage, et c'est ça le plus important.

Donc ça, c'est déjà un côté d'images aussi qu'on essaie de montrer, dire que ce

n'est pas une question de genre, on veut dépasser ça, et deuxièmement, je pense

qu'il faut faire très attention à l'image qu'on montre.

Je pense que ça rejoint ta question sur comment dans la tech, en général, on peut

représenter ça.

Je pense que ça passe par le côté culturel, il faut un peu décloisonner ce qu'on entend

par numérique.

On montre trop souvent le côté hyper techno de la technologie, alors qu'on devrait plutôt

montrer ses imaginaires.

Je pense qu'il faut faire un petit effort, des fois un peu de com' pour amener ces

sujets-là vers des publics qui sont un peu éloignés de ça.

Je reprends un autre exemple, on parlait des tutoriels tout à l'heure de documentation.

Il y a plusieurs manières de faire les tutos, on peut les faire de manière hyper technique

avec du code et en disant, je ne vous dis pas comment faire ça, parce que vous savez

très bien comment le faire, n'est-ce pas les amis codeurs ? Sauf qu'en fait, on peut

montrer de manière aussi différente en esthétisant certaines choses, en s'attachant à certains

points précis.

Je sais que moi, je suis très attaché à la documentation, et notamment aux documentations

très ergonomiques, et j'essaie de multiplier un peu les formats.

Et en fait, ce que je remarque beaucoup, c'est que les tutoriels, plus on fait de visuels

et plus on essaie d'être accessible, si on fait cet effort-là de se dire, je m'adresse

à quelqu'un et je veux que ce soit quelqu'un qui soit le plus débutant possible ou quelqu'un

qui serait hermétique, comment je pourrais l'atteindre ? Si on fait juste cet effort-là,

déjà rien que dans la forme des tutoriels, on commence à avoir quelque chose qui est

peut-être un peu plus pop et qui va attirer des publics qui ne viendraient absolument

pas là-dedans.

Et ça casse les clichés aussi un petit peu, quoi.

Tout ce que nous dit là Tony, font du Fab Lab un lieu éminemment politique.

On conçoit des objets, en communauté, les ateliers sont diverses pour accueillir tous

les publics, mais dans une société capitaliste, quelle place pour un lieu qui laisse à chacun

la possibilité de s'émanciper de la logique marchande ? C'est vrai ça, si on peut tous

créer nos propres objets par le soutien d'une communauté, pourquoi irait-on en acheter

d'autres ?

Cette question peut paraître un peu naïve, mais j'ai quand même souhaité la poser

à Tony.

Dans une société capitaliste, le Fab Lab est-il une anomalie ?

Il y a un peu les deux dans le Fab Lab, c'est-à-dire qu'il y a à la fois le côté, évidemment,

ne consommez pas, refaites-vous vos propres objets, refaites-les vous-même, mais on s'inscrit

aussi en même temps dans la production d'objets.

Donc je pense qu'il y a un peu les deux facettes, comme souvent un peu dans ces lieux-là, et

il ne faut pas l'ignorer.

Après, je pense qu'en termes opérationnels purs, oui, j'ai un peu l'impression que le

Fab Lab est quand même une sorte de petite poche avec, à la base en tout cas, une idéologie

très très marquée, c'est-à-dire mettre en commun des machines pour changer le monde.

Ça c'est pareil, c'est quand même un projet qui n'est pas neutre et sur lequel on pourrait

discuter longtemps.

Il y a des pour, il y a des contre, mais n'empêche que c'est un peu le postulat de départ quand

c'est parti du MIT.

Mais ça s'inscrit même dans la définition du tiers-lieu que j'avais trouvé, qui était

« un espace dans lequel s'incarne une communauté de citoyens ayant pour volonté d'aller

vers un monde meilleur ». Est-ce que tu retrouves là-dedans aussi un petit peu l'idée du Fab

Lab ?

C'est la même base pour moi.

Après, ce n'est pas pour rien qu'aujourd'hui, quand on parle de tiers-lieu, les Fab Labs

sont dans les tiers-lieu.

C'est-à-dire qu'il y a un basculement aujourd'hui, le tiers-lieu a aussi une grande popularité

en termes de lieu-type.

Les mots sont presque confondus en fait.

Oui, c'est ça.

Maintenant, les mots sont vraiment confondus.

Alors attention d'ailleurs avec les termes tiers-lieu, Fab Lab, etc.

Ce sont des termes qui sont encore très débattus par des chercheurs.

Par exemple, je vais donner un exemple tout simple, il y a certains chercheurs qui ne mettent

pas le Fab Lab dans le tiers-lieu, d'autres si.

Donc aujourd'hui, c'est encore sujet à débat parce que toute la question est de

se poser, est-ce que le Fab Lab est un lieu plutôt de travail, donc un lieu dans lequel

on va travailler d'une manière alternative ou est-ce que c'est au contraire un lieu

plus ouvert ?

Et donc là, c'est assez difficile à déterminer, ça va dépendre beaucoup du Fab Lab.

Est-ce qu'il est très militant ou pas ?

Même certains Fab Lab militants peuvent avoir du coup un côté un peu plus productiviste.

C'est très difficile du coup à trancher et je pense qu'on en verra la vérité que

dans 20 ans.

Mais cependant, bah oui, quand j'entends cette définition des tiers-lieu, j'ai vraiment

l'impression d'entendre du coup la définition des Fab Lab qui stipule, parce que dans la

charte des Fab Lab, il y a vraiment cette idée que le Fab Lab est une ressource technique

mais qui va rayonner de manière culturelle.

Il y a un peu cet aspect-là.

Et là, du coup, il y a un peu cette même chose-là, c'est-à-dire, bah voilà, c'est

un lieu qui va faire des belles choses dans le monde et c'est vraiment un lieu qui

incarne ça.

Et dans le Fab Lab, du coup, il y a aussi cette idée-là, c'est-à-dire, bah c'est

un lieu qui est là pour essaimer quelque chose de l'ordre du commun.

Et c'est très vague et très précis à la fois, mais ça donne quand même une orientation

et qu'on retrouve beaucoup dans ces lieux tiers.

Entre les lignes, je vois dans les propos de Tony une question fondamentale.

Même dans un monde post-capitaliste, il sera toujours nécessaire de produire des biens,

des objets.

Oh, bien sûr, des objets durables et une production à des fins non lucratives peut-être,

mais il s'agit d'eux-mêmes d'un problème à résoudre.

Comment produire autrement ?

De plus, les objets, est-ce qu'ils sont-ils vraiment politiquement neutres ?

Bien sûr, on pourrait dire qu'un objet, un marteau par exemple, est un outil, et

que tout dépend de la façon dont on l'utilise, et que son rôle politique est sur l'homme

et comment il l'utilise.

Mais en y regardant de plus près, ce n'est pas si simple.

En 1980, Langdon Winner, politologue et chercheur dans les sciences et technologies, a posé

la question dans un article célèbre « Est-ce que les objets ont-ils une politique ? »

En anglais, « Do artifacts have politics ? »

Et sa réponse est oui.

Les objets sont intrinsiquement politiques parce qu'ils sont fabriqués et pensés

avec des idées en tête, pour être utilisés dans une société donnée, et du coup avec

une vision politique.

Or, sans rentrer dans ce qui pourrait faire l'objet d'un autre épisode d'Azerty,

notre vie quotidienne est traversée par la politique, il suffit de penser au changement

climatique ou au féminisme.

Etant des lieux de production d'objets, est-ce qu'il existe de fablables ou strictement

militants qui se concentrent précisément sur ces causes ?

Effectivement, les objets ne sont pas neutres, et ça c'est quelque chose qu'il faut vraiment

dire.

Parce qu'il y a, encore une fois, souvent on voit la technique et on se dit « c'est

sympa, on va imprimer en 3D des petits objets de découverte », mais on est très loin

de ça en fablab.

Il y a un objet par exemple qui est très connu, qui a été réalisé par Odile Philode,

c'est le clitoris en 3D, qui est un objet qui a été créé par Odile Philode, donc

chercheuse indépendante, qui a juste produit une reproduction de cet organe, à destination

des cours d'éducation sexuelle.

Technologiquement, ce n'est pas grand chose, c'est juste un objet 3D qui a été modélisé

et qui est disponible sur Internet.

Mais derrière, il y a une volonté politique forte, c'est d'en parler, et d'en parler

à travers un objet.

Et ça, c'est assez rigolo, parce qu'aujourd'hui c'est devenu un des objets les plus célèbres

de l'impression 3D, qui a été maintes fois détourné, parce que, oui, ça fait

parler.

Donc oui, les objets sont totalement politiques.

Et ça, ça se retrouve aussi des fois dans certains lieux précis.

Par exemple, aux Etats-Unis, je sais qu'il y a aussi des fablabs plutôt bio, où on

va, par exemple, refaire des médicaments.

Donc là, je pense que ça va parler à certains, si vous connaissez le contexte américain,

c'est des fablabs qui vont reproduire des médicaments directement sans licence.

Donc là, on est vraiment sur du militantisme qui va vraiment assez loin, mais même sans

aller aussi loin, il y a quand même beaucoup de fablabs, et en Bretagne notamment, qui

sont très engagés.

Ce serait ce que je pense que tout le tissu des fablabs renaît.

Je pense qu'il faut avoir aussi un engagement particulier, c'est-à-dire adhérer au partage

de fichiers.

Ça, c'est quelque chose qui est panodin, et certains sont rebutés, même des étudiants

parfois, quand on leur parle de ça.

Ils sont surpris, ils se demandent du coup, oui, mais si je partage mes fichiers et ma

création, comment je vais faire pour vivre ?

Est-ce qu'un fablab qui ne partage pas ce qu'il fait peut être encore considéré

comme un fablab ?

Ça, ça se discute.

Ça, ça se discute, effectivement, un fablab totalement fermé dans lequel on ne verrait

rien sortir.

Après, il y a plusieurs degrés d'ouverture.

Je pense par exemple à nos collègues de l'IMT Atlantique.

Ils n'ont pas d'ouverture publique, mais en même temps, ils donnent des cours qui

sont accessibles à tous gratuitement.

Donc, c'est une forme d'ouverture, mais effectivement, un fablab qui n'aurait absolument

rien de tout ça, il n'aurait de fablab que le nom, et parfois, ça arrive un petit

peu.

Donc là, on préfère plutôt appeler ça maker space pour se détourner de la charte

des fablabs parce qu'un fablab est sous-tendu par la charte, mais oui, un fablab non politisé,

ça me paraît plus difficile, même si le terme est à la mode aujourd'hui.

Par contre, moi, à chaque fois, j'ai un problème.

C'est le fait que dans les fablabs, on trouve de la haute technologie quelque part.

Et du coup, je me demande vis-à-vis d'un des plus grands défis d'aujourd'hui, qui

est les changements climatiques, comment les fablabs se positionnent ? Parce que c'est

intéressant d'un côté de dire retourner à la production personnelle et localisée,

mais avec quels moyens, avec quelles ressources ? Est-ce que les fablabs ont une réflexion

collective sur ces sujets-là ?

C'est un peu le point chaud en ce moment, en vrai.

Peut-être que certains ont entendu parler des low-tech labs, certains l'interprètent

comme des lieux isolés.

Pour moi, c'est plutôt un lieu cousin, une sorte d'embranchement des fablabs.

Ça, c'est typiquement des lieux qui viennent d'autres milieux, plutôt les personnes qui

vont s'interroger sur des petits dispositifs pour faire beaucoup avec très peu.

Ça vient beaucoup des gens qui sont dans les tiny house, dans les bateaux, dans les

camions, et qui vont importer dans les fablabs des solutions comme celles-ci.

En tout cas, c'est beaucoup les exemples qu'on voit et que j'ai pu voir de ce qui

se pratiquait dans les low-tech labs, un côté très utilitaire et très bâti, très

bâti habitat.

Mais en même temps, le fablab se pose beaucoup ces questions-là en ce moment.

Ça va toucher quelque chose d'assez sensible, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, les unités

de production sont souvent assez éloignées, et ça crée des phénomènes de dépendance

qui sont assez compliqués.

Par exemple, comment assumer le fait qu'on puisse créer des solutions locales avec de

l'électronique quand tout l'électronique est fabriqué en Asie ?

Ça, c'est un vrai problème parce qu'on véhicule aussi l'idée qu'on va créer

du commun avec tout ça, mais en même temps, le site de production, il n'y en a plus

en Europe.

Déjà, il y a beaucoup à refaire qui sortent des fablabs, en vrai, en termes d'industrie,

mais de l'autre côté, les fablabs, aujourd'hui, vont avoir tendance à être dans une phase

de maturité aussi.

On est très loin, je pense, d'il y a 10 ans où on imprimait à tour de bras pour

faire des goodies ou des choses comme ça.

Je pense qu'aujourd'hui, du coup, j'ai beaucoup de collègues, même qui étaient

pas mal là-dedans, qui se disent « est-ce qu'il y a une utilité à faire ça ? Est-ce

qu'on ne peut pas le faire autrement ? Est-ce qu'on ne peut pas le faire de manière

un peu plus intelligente ? ». Et c'est vrai que notre métier aussi, il a un peu

basculé là-dessus.

C'est-à-dire qu'on va plus se poser la question de « pourquoi on fabrique ? » que

de fabriquer directement.

Et ça, je pense que ça vient aussi de cette maturité-là aussi et de ce changement de

cap.

Il est probable, en fait, que dans 10 ans, les fablabs se transforment dans quelque chose

qui soit à la frontière d'un tiers-lieu, de l'autre éclat, etc.

On ne sait pas du coup de quoi ça fait demain, mais clairement, les questionnements changent

dans les fablabs aujourd'hui.

Le fablab est donc prisonnier dans une sorte de paradoxe.

D'un côté, il se veut promoteur de la culture maker et de tout ce qui va avec.

On crée, on répare et on fait ensemble.

Mais de l'autre, il se retrouve dépendant d'outils et de matières premières qui ne

sont pas toujours en adéquation avec ses valeurs.

Cette question de la dépendance, elle m'intéresse et j'ai demandé à Tony de nous en dire

plus là-dessus.

Les dépendances des composants électroniques, c'est une vraie problématique.

Je vais donner un exemple que j'espère qui sera assez concret.

Nous, on véhicule beaucoup l'idée que la documentation doit être le plus simple possible.

Sauf que la documentation, notamment dans l'électronique, il faut que ça soit très

clair et qu'on ait des composants qui soient facilement trouvables, etc.

Sauf que comme la production est quasiment uniquement faite en Asie, le problème c'est

que les composants faciles à trouver, on les trouve vers des fournisseurs qui se fournissent

en Asie.

On pourrait par exemple imaginer une alternative en récupérant des composants électroniques.

Et bien là, tout de suite, seuls des gens très connaisseurs pourraient extraire les

bonnes puces, etc. pour pouvoir refaire ce genre de tutoriel.

Peut-être qu'on trouvera des solutions dans l'avenir, peut-être des filières

de recyclage.

Je pense que c'est une des solutions en vrai, mais aujourd'hui, c'est une des contradictions

qu'on trouve beaucoup.

Le jeu doit être accessible, mais de l'autre côté, c'est du coup soutenu par des unités

de production qui ne sont pas forcément écologiques.

Après l'étape de la démocratisation du savoir, c'est la démocratisation de la

matière première.

Finalement, c'est ça qui pose problème.

Ça, c'est un vrai enjeu.

Oui, c'est un vrai enjeu.

C'est pour ça aujourd'hui que les low-tech labs ont beaucoup de popularité.

C'est parce qu'en fait, ça interroge directement cette question-là, c'est-à-dire comment

se refaire sa propre matière première.

Et je pense que c'est aussi ce pourquoi aujourd'hui, c'est quelque chose que je remarque.

J'ai l'impression que les étudiants sont moins dans des demandes de projets en programmation

qui vont faire des objets interactifs.

C'est un petit peu reculé.

On a des projets qui sont peut-être plus autour de la matière.

Il y a peut-être un réinvestissement autour de ça.

Alors après, c'est peut-être une spéculation, c'est peut-être un micro-phénomène lié

à des groupes que j'ai actuellement.

C'est une expérience individuelle.

C'est ça.

En tout cas, c'est une expérience individuelle.

Et c'est vrai que je remarque aussi qu'il y a un intérêt pour la technique, mais à

la technique pure.

C'est-à-dire mettre les mains dans le cambouis et tester des choses, peu importe que ça soit

électronique ou pas.

Et du coup, pourquoi pas ne pas penser à un réseau de fablabs qui produisent ces

composantes à partir de matières premières pour des autres fablabs qui après arrivent

aux utilisateurs ?

Je veux dire, est-ce qu'on peut réfléchir à une société, un territoire, une superstructure

de relocalisation des marchandises à travers les fablabs ?

Est-ce que ça, selon toi, c'est possible, c'est souhaitable aussi ?

S'il y a des freins, quels sont-ils ?

Je pense que oui, il y a déjà des initiatives qui n'existent pas forcément dans l'électronique.

Je pense que c'est un peu plus difficile dans l'électronique en vérité.

Je peux prendre l'exemple du plastique, par exemple.

Le plastique, ça a été un peu le fer de lance, on disait ça pollue les fablabs, c'est

pas bien, y a du plastique.

En fait, on a fait l'expérience en termes de pollution, par exemple plastique, on a

une jeune entreprise d'anciens étudiants qui ont essayé de créer une entreprise de

recyclage de plastique et en fait, ils avaient fait des paris sur les usages de plastique

des entreprises et des fablabs.

Ils ont été hyper surpris de la peu de quantité que rejetaient les fablabs, même en université.

Donc en vrai, je crois que je dois avoir une boîte complète tous les deux ans, ce

qui est assez peu en vrai, mais en tout cas, il y a eu des réflexions là-dessus, c'est-à-dire

on s'est dit bon voilà, il y a du plastique, finalement il y a des déchets, comment on

peut faire pour reproduire du coup, reproduire des plastiques facilement à partir de biens

de consommation, de recyclage, un peu divers et variés.

Et aujourd'hui, ça fait un petit bonhomme de chemin, il y a des projets comme Precious

Plastic qui ont beaucoup investi ça et qui localement ont été redéployés, notamment

par des collectifs comme un indien dans la ville et l'atelier commun qui sont présents

à Rennes.

Et aujourd'hui, on a en capacité, par exemple grâce à des déchets d'impression 3D, de

refaire des bobines.

Donc que ce soit par une entreprise ou par un collectif, il y a des schémas qui existent

comme ça.

Par exemple, nous on fait nos bacs de déchets, on les donne, vous avez compris, une fois

tous les deux ans pour le coup, on en a assez peu, on les redonne à quelqu'un qui va broyer

du coup ces matériaux-là, ils sont tous triés au préalable, moi je fais attention

que les étudiants ne le mélangent pas, et ensuite, ça redonne des bobines qui sont

redistribuées à des Fab Labs.

Et ça, c'est intéressant parce que c'est quelque chose qui est très concret, qui marche

et qui est assez sobre en vrai parce que ça demande juste une tournée, je crois que

c'est à peu près une fois tous les six mois, donc faire une tournée comme ça de

quelques jours pour aller récupérer tous les plastiques et les broyer et repasser à

la production, c'est assez faisable et on passe un peu d'un côté, ça pourrait presque

paraître pour les topistes il y a dix ans, mais en vrai c'est vraiment très peu de

moyens et si on a les bonnes machines qui aujourd'hui existent et sont documentées,

on peut en fait créer pas mal de communs avec ça.

Ce qui tout décrit, en gros, c'est l'économie circulaire, mais sans tous les côtés de

loups créatifs qui s'est développé autour récemment.

C'est ça, par exemple à Rennes, il y avait un collectif qui était plutôt associatif

puis un autre qui était plutôt entreprise, l'un dans l'autre, effectivement, ils ont

les mêmes objectifs, c'est qu'il y en a un qui va vendre les bobines et l'autre

plutôt les redonner aux partenaires, donc c'est deux modèles différents.

Après, je ne sais pas si le recyclage de plastique à grande échelle rapporte énormément,

je pense qu'il y a des business beaucoup plus lucratifs.

Un grand merci à Tony Vanpoucke, Fab Manager à l'Edulab de Rennes 2.

Si cet épisode a suscité en vous un intérêt particulier pour la bidouille en communauté,

vous trouverez en description de l'épisode un lien vers le site de l'Edulab de Rennes 2,

qui, je le rappelle, ne s'adresse pas qu'aux étudiants.

On espère que cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à nous laisser un avis sur les plateformes de podcast, et nous on vous
dit à bientôt sur C-Lab ! ==/ Sous-titres générés avec IA (Whisper), editing et proofing par Guglielmo Fernandez Garcia /==

Créateurs et invités

Alexandre Allain
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Développeur Front-End, j'explore la société numérique en podcast et à la radio depuis 2017.
 Guglielmo Fernandez Garcia
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Guglielmo Fernandez Garcia
Je bricole des IA, mais j'aime aussi la vulga et les sciences sociales
Le fablab : Créer et transmettre, Avec Tony Vanpoucke
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